MICHELLE FERRANDINI NOUS RACONTE 30 MILLIONS D’ANNÉES DU VAZZIO

L’OLIGOCÈNE DU VAZZIO (AJACCIO)
Je commence par une « histoire », une histoire qui s’étale sur 30 millions d’années.

Pour un.e géologue, c’est moyennement long, mais de toute façon je vous promets un propos bref et le moins compliqué possible.
Je vous transporte donc 30 millions d’années en arrière en ce même lieu. Imaginons le paysage. Il est totalement continental, contrasté, avec au loin des reliefs de 1 000 à 1 500 mètres d’altitude, sur lesquels poussent des forêts
d’arbres à feuilles caduques. Plus près de nous se trouve un fleuve au milieu d’une prairie où poussent des buissons et des herbacées. Le climat est tempéré chaud avec des périodes humides.
Des crues surviennent, le torrent charrie des pierres de toutes dimensions en même temps que les végétaux de la ripisylve. Des zones lacustres temporaires recueillent la partie fine des sédiments. Arrivent en même temps des
éléments dissociés de squelettes d’animaux. Ensuite le calme revient, puis une nouvelle crue survient et ainsi de suite, pendant plusieurs centaines de milliers d’années.
Les dépôts conglomératiques s’accumulent, cependant les reliefs, loin de diminuer, sont de plus en plus marqués.
Que se passe-t-il ? C’est comme dans le rift est-africain, la croûte terrestre s’étire et craque, les rebords du rift se soulèvent et sont attaqués par l’érosion comme ici au Vazzio, il y a 25 millions d’années.


Figure 1 : Mise en place du rift liguro-provençal
La vallée ne cesse de s’élargir et son axe de s’approfondir. Petit à petit de l’eau océanique envahit cette dépression allongée. Le rift continental se transforme en un véritable océan, le bien nommé liguro-provençal. La montée du
magma, au niveau de son axe, est un moteur puissant à l’éloignement de ses rivages. Les éruptions volcaniques ne sont pas rares dans le bloc corso-sarde.
Au Vazzio pas de trace de dépôts marins ou volcaniques. Les conglomérats déposés ont subi une lente transformation, les restes des organismes vivants sont devenus des fossiles ….

Mais tout ça n’est pas encore exhumé.
Un événement majeur survient entre -6 et -5, 5millions d’années : c’est la baisse de 1 000 à 1 500m du niveau 0 de la Méditerranée occidentale et de

2 400m du côté oriental.Ceci s’explique par une évaporation importante non
compensée par un flux d’eau atlantique. En effet, le détroit de Gibraltar se ferme sous la poussée vers le nord de la plaque africaine. Certaines zones de cette mer sont à sec, transformées en lagunes dans lesquelles cristallisent gypse et sel gemme. Ce phénomène appelé « crise de salinité du Messinien » entraîne la reprise violente de l’érosion car les fleuves surcreusent leur lit en quête d’un nouvelétat d’équilibre. Les eaux de l’océan Atlantique reconquièrent la Méditerranée, en commençant par le bassin occidental avant de combler le bassin oriental lorsque le niveau marin a dépassé le seuil de Sicile. La remise en eau de la Méditerranée est un instantané à l’échelle géologique (quelques années).
Juste à côté du Vazzio, les vallées de la Gravone et de ses affluents sont effectivement creusées en canyons profonds
comblés par des sédiments plio-quaternaires. C’est ainsi qu’ont pris naissance tous les canyons de la façade ouest de la Corse.


Figure 2 : les canyons sous-marins actuels
Enfin, pendant le Quaternaire, les cycles glaciaires/interglaciaires alternent entraînant des variations du niveau marin. Et de l’érosion. C’est ainsi que le gisement du Vazzio est petit à petit exhumé… tel qu’on le connaissait avant
que des constructions en grand nombre soient édifiées alentour.

Figure 3 : la dalle du Vazzio en 1995
Bien évidemment, je tiens à votre disposition des preuves, par objets géologiques, de tout ce que je viens de raconter car rien n’est inventé, tout est déduit des analyses de terrain et de laboratoire.
Ça va, vous avez suivi ? Voyons maintenant les caractéristiques de cet affleurement :
 Le conglomérat du Vazzio est épais de 250 à 300m. C’est beaucoup. Cela indique qu’à cette époque l’érosion était très active.

 Les dépôts ne sont pas horizontaux. On voit que la dalle a un fort pendage ouest, mais ce n’est pas un basculement post dépôt. En fait, le bassin du Vazzio se remplit en même temps qu’il s’approfondit, par le jeu de failles bordières. On parle de dépôts en éventail, caractéristiques des dépôts syn-rift.


Figure 4 : Carte géologique du secteur du Vazzio et coupe XY
Pliocène : âge de 5.33 à 2.58 ; Oligocène : âge de 40 à 23 ; granite : âge 291Ma
 Les fossiles ont été trouvés en 1995 par Philippe Rossi duBRGM, mon mari et moi-même. Les déterminations
fines ont été confiées à des spécialistes
o Léonard Ginsburg pour le mammifère
o Fritz Geissert pour les macros restes végétaux
o Monique Schuller et Geneviève Farganel pour les grains de pollen

 En conclusion de toutes ces études, cet affleurement peut être daté du Chattien.

Le Chattien est un étage de l’époque Oligocène, qui termine la période Paléogène, de l’ère Cénozoïque. Aïe,aïe, ça se complique !! Non, il suffit d’avoir toujours la charte stratigraphique internationale sous les yeux !


Extrait de la Charte stratigraphique internationale, version 2015

 Or, la carte géologique indique « Pliocène », une autre époque du Cénozoïque. Il faudrait pouvoir rectifier la carte géologique d’Ajaccio.

Figure 7 : la présence de tous ces arbres au Vazzio il y a 26 Ma est attestée par leurs grains de pollen


 Les macros restes botaniques sont assez bien conservés. Ils n’ont pas été beaucoup transportés voire pas du tout.


Figure 8 : Podogonium et parentée

 Le fossile du petit mammifère du Vazzio.

Honnêtement, lorsque nous avons remarqué quelque chose qui pourrait être un fossile sur la dalle, nous n’avons pas bien réalisé. A Corte, nous sommes allés chez notre dentiste pour qu’il fasse une empreinte ! Par la suite, je suis allée au Muséum National d’Histoire Naturelle à Paris pour rencontrer Léonard Ginsburg. Il a réalisé une vraie contre empreinte et procédé à la détermination : Pomelomeryx boulangeri.


Figure 9 : à droite, photo de l’empreinte de la mandibule supérieure trouvée au Vazzio ; à gauche, dessin des dents d’après la contre-empreinte

 Le fossile du Vazzio serait apparenté à Tragulus javanicus ou Chevrotain malais qui vit actuellement à Java dans la forêt. Il pèse 2kg environ, mesure 55cm, n’a pas de bois ni de cornes. Le chevrotain malais est principalement herbivore. Il se nourrit dans les fourrés d’herbes, de jeunes pousses et de tiges, de feuilles, de fruits tombés au sol et de graines. Il mange aussi à l’occasion des insectes et, rarement, des rongeurs. C’est le plus petit des artiodactyles actuels.

Figure 10 : Tragulus javanicus ou chevrotain malais

En conclusion, Pomelomeryx boulangeri, trouvé sous forme d’une empreinte de mandibule supérieure, était un petit mammifère, ongulé, ruminant qui vivait dans les forêts. Il a vécu sur le territoire avant que la Corse soit une île. A sa mort, son squelette s’est disloqué, les os ont été entraînés au moment d’une crue et ont été déposés dans des sédiments à grains fins ce qui a permis une bonne fossilisation. C’est le plus vieux fossile connu de mammifère de Corse.
Mon propos ne peut pas se borner qu’à l’aspect scientifique.

Quid de la préservation de ce lieu ? A l’époque nous avions instruit un dossier pour le classement en géotope. Ni la CRPG, ni la DREAL qui chapeaute le patrimoine naturel et donc le géo patrimoine, ne nous ont informés du jour de la visite de l’équipe du Muséum National d’Histoire Naturelle. Le projet a été retoqué.
Potentiellement, il peut y avoir d’autres fossiles et cela justifie la nécessité de protéger ce lieu. Par ailleurs, il pourrait -être installé un panneau informatif et pédagogique.
J’ai été très heureusement surprise par l’initiative du Garde et je souhaite sa pleine réussite pour la préservation de ce site unique en Corse.
Michelle Ferrandini